4ème : Rencontre avec un photoreporter 2021-2022

En mai 2022, chaque classe de quatrième a pu échanger durant deux heures avec Michael Bunel ou Samuel Gratacap, photoreporters de l’association Parole de photographes. Les élèves avaient auparavant étudié les flux migratoires internationaux et suivi une séance sur la photographie de presse et le métier de photoreporter afin de préparer leurs questions.

A la croisée du programme d’histoire - géographie, du programme de français, de l’éducation aux médias et à l’information, de l’enseignement moral et civique mais aussi des parcours citoyen et parcours avenir, la rencontre d’un professionnel des médias a toute sa place en quatrième [1]

Pour la quatrième année consécutive, chaque classe a pu poser ses questions à un photojournaliste. Le dispositif proposé par l’association Parole de Photographes s’intitule "A la découverte du monde". Il permet de faire intervenir un professionnel sur un sujet au choix. Lors de sa venue, le photographe projette un reportage photo et sensibilise les élèves aux problématiques soulevées par ses images. Dans les collèges du 91, l’action peut être financée par le Conseil départemental (dispositif ODE91).

Deux professionnels sont intervenus, l’un pour trois classes et l’autre pour deux. Les reportages présentés portaient sur la thématique des migrants et des migrations.

Préalablement, les élèves avaient étudié les flux migratoires internationaux avec leur professeure d’histoire-géographie. Plusieurs séances leur avaient également permis de s’intéresser aux caractéristiques des informations et à leurs conditions de production, ainsi qu’aux fausses informations et aux moyens de les repérer y compris lorsqu’il s’agit d’images. Chaque classe avait par ailleurs préparé des questions sur le métier de photographe de presse, ses conditions d’exercice et la situation plus spécifique du photojournaliste rencontré. Les échanges sont aussi nourris par les photographies présentées.

Rencontre avec Michael Bunel

Le 13 mai 2022, les deux premières classes ont rencontré Michael BUNEL.

Rencontre Michael BUNEL

Michael Bunel est photojournaliste depuis une dizaine d’années. Il couvre l’actualité française et internationale et s’intéresse plus particulièrement à la question des réfugiés. Le sujet lui a permis d’obtenir une bourse ce qui reste extrêmement rare dans la carrière d’un photojournaliste. Il a réuni ses photos dans un livre, EXIL, publié grâce à une campagne de crowfunding et le soutien d’Amnesty.

En tant qu’indépendant, il choisit ses sujets mais c’est lui, aussi, qui finance son matériel, ses voyages et l’ensemble des frais liés à ses reportages : logement, nourriture, voiture… A l’étranger, il a aussi besoin d’un fixeur, une personne qui vit sur place et qui va l’aider à entrer en contact avec la population et servir d’interprète. Un fixeur c’est environ 150€ par jour, beaucoup plus dans les pays en guerre. Michael Bunel explique qu’il est difficile de gagner sa vie les premières années : « Il faut réaliser des sujets qui se vendent bien pour en financer d’autres. »

La Jungle de Calais. Entrée de la lande où se trouvait l’ancien bidonville. ©Michel Bunel, novembre 2021.

Chaque reportage doit être minutieusement préparé. Pour partir en zone de conflit, Michael Bunel a une assurance, un gilet pare-balle et un casque. Il veille à rester peu chargé afin de pouvoir se déplacer rapidement. « Faire une photo c’est une chose mais faire une bonne photo en se faisant tirer de dessus, ça change tout. On a beau avoir photographié en manifs etc, on ne peut jamais savoir à l’avance si on réussira… »

Sur place, il faut protéger son travail et se protéger soi, ainsi que ses sources (les personnes qui témoignent et sont photographiées). Donc prendre un maximum de précautions pour ne pas se faire enlever par une milice ou voler ses photos. Son appareil, solide et compact, passe relativement inaperçu. Il l’a recouvert de scotch noir par endroits pour masquer les témoins lumineux qui pourraient attirer l’attention la nuit et le transformer en cible.

Une femme descendant des marches, un bouquet de fleurs ©Michael Bunel, Ukraine, printemps 2014.

Concernant la réalisation des photos, il explique qu’il n’y a pas de mise en scène : « Je ne place pas les gens. Il faut bien faire la différence entre le photojournalisme, photographie de reportage où il faut savoir saisir l’instant, et la photographie de communication qui sert à valoriser le travail d’une association par exemple. » Ses photos ne sont pas retouchées sauf pour "déboucher les ombres".

Michael Bunel ne travaille pas pour l’argent mais par passion, pour témoigner. Il sait aussi que ses photos peuvent servir de preuves pour montrer, notamment, les mauvaises conditions de vie réservées aux réfugiés. Après avoir travaillé en quasi continu sur le sujet des migrations dans des conditions difficiles, le photographe est parti en Ukraine où il est resté plusieurs semaines alors que le conflit commençait. L’enchaînement a été difficile, l’obligeant prendre du repos au retour. Il insiste : « Si l’on veut continuer ce métier, il faut savoir se préserver. Ce n’est pas une course de vitesse mais une course de fond. »

Rencontre avec Samuel Gratacap

Le 17 mai 2022, les trois autres classes ont rencontré Samuel GRATACAP

Samuel Gratacap a commencé par étudier la photographie aux Beaux Arts avant de se réorienter vers le photojournalisme. Il explique avoir toujours voulu faire de la photo et occupé toutes sortes de petits boulots pour parvenir à ses fins : « Il faut du temps pour gagner sa vie en tant que photographe. Ces expériences m’ont aussi permis de comprendre qu’il est important de faire quelque chose qui plaise dans la vie. Chaque fois, je voulais revenir à la photo. J’avais aussi très envie de voyager. » A présent, il arrive à gagner sa vie. Il explique qu’il peut réaliser un reportage en étant rémunéré 400€ par jour. Mais qu’ensuite, parfois, il ne gagne rien pendant plusieurs semaines. L’équilibre se fait sur plusieurs années.

Très vite, Samuel Gratacap s’est intéressé aux lieux d’enfermement et notamment au canal de Libye dont il était beaucoup question quand on parlait de migrations en Europe. Lorsqu’il part dans ce pays pour la première fois en 2014, la population sort à peine de 42 ans de répressions : « La Libye, c’est 2 millions de réfugiés. Le pays fait 2 à 3 fois la France mais il n’a que 6 millions d’habitants ! Les gens, venus pour la plupart d’Afrique subsaharienne, pensaient pouvoir trouver du travail sur place ou fuir vers l’Italie, porte d’entrée vers l’Europe. Beaucoup risquaient leur vie pour traverser la Méditerranée. Je me suis demandé ce que devenaient les personnes qui devaient rebrousser chemin suite au naufrage de leur embarcation. »

Le photographe a alors pour projet de se rendre dans les centres de rétention pour Migrants (CRA Centre de Rétention Administrative). Finalement, il voyage de part et d’autre de Tripoli, sur la cote nord de la Libye, et c’est le centre de détention de Zaouia qu’il visite. Des témoignages lui laissent en effet penser que les détenus qui s’y trouvent ne sont pas des migrants arrêtés alors qu’ils tentaient de rejoindre l’Europe en bateau. Sur place, des prisonniers lui confirment avoir été enlevés alors qu’ils rentraient du travail.

Les prisonniers de Zaouïa, Libye. ©Samuel Gratacap, décembre 2014.

Sans papiers, ces hommes servent en réalité d’alibis pour attirer des financements en Libye. Souvent séparés de leur famille, ils sont déplacés de prison en prison, échangés ou vendus… En rusant pour ne pas les photographier accroupis comme l’exigent les gardiens, en enregistrant leur parole et en documentant ce qu’ils vivent réellement dans ces prisons, Samuel Gratacap leur rend un peu de dignité.

Au-delà des images de violence, c’est peut-être ce qui marque le plus le photographe : les témoignages d’esclavage, de torture, de viol… « On est forcément choqué d’entendre quels traitements ignobles l’homme fait subir à l’homme. Et en même temps, je pense que si j’ai encore le désir de continuer ce métier, c’est aussi parce que je continue à être choqué. Il faut savoir se préserver psychologiquement, dire "Stop", parfois, et se reposer. Car ensuite, en reportage, il faut vraiment être à 100 %. »

Notes

[1Liens avec les programmes
Histoire-géographie, thème 2 "Les mobilités humaines transnationales", sous-thème "Un monde de migrants"
Français : entrée « Agir sur le monde », questionnement « Informer, s’informer, déformer ? » avec étude de documents issus de la presse et des médias
Éducation aux médias et à l’information : comprendre comment l’information se fabrique, s’initier à la déontologie des journalistes, apprendre à distinguer subjectivité et objectivité, aspects juridiques liés aux images (droit à l’image, droit des images)
Enseignement Moral et Civique et Parcours citoyen : apprendre à s’informer, construire l’esprit critique en distinguant faits / opinion, prendre part à un débat, respecter les autres dans leur diversité, comprendre le sens de l’intérêt général et la notion de solidarité
Parcours avenir : focus sur le métier de journaliste et plus particulièrement de photographe de presse.